Joachim Benet-Rivière, Les moniteurs des maisons familiales rurales, sociologie d'un groupe professionnel méconnu. Livre préfacé par Marlaine Cacouault-Bitaud.
À partir d’une enquête sociohistorique consacrée aux moniteurs et monitrices des Maisons familiales rurales (MFR), cet ouvrage propose la première étude de ce groupe professionnel demeuré méconnu des recherches en sociologie de l’éducation et des groupes professionnels alors que sa naissance date pourtant de près d’un siècle. Salariés d’associations relevant de l’enseignement agricole, les moniteurs exercent une fonction globale (selon les termes de leur institution) qui conjugue enseignement, accompagnement éducatif, suivi des stages, animation socioculturelle et participation à la vie collective des établissements. L’ouvrage repose sur un corpus constitué de soixante-cinq entretiens biographiques, complétés par des observations ethnographiques menées dans plusieurs MFR, l’analyse de mémoires rédigés dans le cadre de leur formation pédagogique et un travail d’archives réalisé au Centre national pédagogique des MFR, dans plusieurs archives départementales et au Centre d’histoire du travail de Nantes (fonds paysans). Cette démarche permet d’articuler analyse des trajectoires individuelles, transformations institutionnelles et évolutions des mondes ruraux.
L’enquête montre que les moniteurs constituent un groupe professionnel construit historiquement à l’intersection de deux univers : celui de l’enseignement primaire agricole porté par les instituteurs et celui des mouvements paysans catholiques, en particulier la Jeunesse agricole catholique (JAC), à l’origine des premières MFR dans les années 1930. Pensés comme des médiateurs entre les familles, les jeunes et le monde agricole, les moniteurs se distinguent par leur ancrage local, leur polyvalence et la place accordée aux savoirs issus de l’expérience. L’ouvrage retrace ensuite les transformations de cette fonction. Il met en évidence la disparition progressive de la figure historique du « moniteur agricole », enraciné dans le monde paysan et investi dans l’animation du milieu local et les activités militantes, au profit d’un groupe davantage fragmenté et féminisé dont les membres sont désormais issus de l’enseignement supérieur. Sous l’effet de la seconde vague de la massification scolaire, de l’élévation des niveaux de qualification exigé pour les agents et de l’évolution des publics accueillis, les MFR deviennent progressivement des espaces de remédiation scolaire des jeunes des classes populaires. La fonction globale se redéfinit alors autour du suivi individualisé, de la « pédagogie de l’alternance » et du travail relationnel. L’analyse des processus de féminisation du groupe professionnel montre que les monitrices, désormais majoritaires, investissent les fonctions d’accompagnement et la filières des services, notamment après le passage par l’animation sociale et socioculturelle, mais les postes de direction connaissent parallèlement une masculinisation croissante liée à la montée des exigences gestionnaires et managériales dans un contexte où les MFR s’inscrivent dans un marché de la formation. Au-delà du seul cas des MFR, cet ouvrage contribue à la compréhension des transformations contemporaines du travail éducatif : diversification des missions et féminisation, valorisation de l’accompagnement, articulation entre socialisation et formation, brouillage des frontières entre école, travail et vie quotidienne, développement du marché de la formation et pédagogisation de l’école.
Sommaire
REMERCIEMENTS – 7 –
PRÉFACE – 9 –
INTRODUCTION GÉNÉRALE – 13 –
CHAPITRE 1 – GENÈSE DES MFR ET DU GROUPE PROFESSIONNEL DES MONITEURS : ENTRE ENSEIGNEMENT PRIMAIRE ET JEUNESSE AGRICOLE CATHOLIQUE – 23 –
Introduction – 23 –
I/ L’expansion de l’enseignement agricole dans le réseau primaire et ses critiques – 26 –
Les écoles normales d’instituteurs, leur jardin pédagogique et leur professeur départemental d’agriculture – 26 –
La création des cours postscolaires agricoles et ménagers en 1918, un renforcement du rôle des instituteurs dans l’enseignement agricole – 29 –
II/ L’apparition d’une « école de paysans faite par les paysans » – 33 –
Les premières MFR, des sections d’apprentissage de syndicats agricoles – 33 –
L’engagement de la JAC dans le développement des MFR – 36 –
Les moniteurs, des agents du milieu local engagés dans la défense de l’agriculture familiale – 38 –
Les congrégations religieuses et écoles ménagères : former des ménagères agricoles et les soustraire à l’école publique – 41 –
Conclusion – 44 –
CHAPITRE 2 – LA FIGURE DOMINANTE DU « MONITEUR AGRICOLE », TECHNICIEN ET MILITANT LOCAL – 47 –
Introduction – 47 –
I/ Des itinéraires marqués par la formation en centre de techniciens – 49 –
Le « baccalauréat » des MFR et les études de technicien – 49 –
Le monitorat agricole comme solution transitoire ou d’attente avant l’installation agricole – 54 –
Les monitrices, accusées de « scolariser » les formations ménagères – 58 –
II/ Les effets de l’engagement local sur le rapport au métier – 64 –
Le multipositionnement des moniteurs agricoles dans l’espace local et militant – 64 –
Des dispositions scolaires et sociales comme rétributions de l’engagement militant – 69 –
Une conception du métier inscrite dans cet engagement local – 73 –
Conclusion – 76 –
CHAPITRE 3 – LES MFR COMME ÉCOLES DE REMÉDIATION SCOLAIRE PROPOSANT « MOINS D’ÉCOLE ». – 79 –
Introduction – 79 –
I/ L’alternance devenue « pédagogie » – 83 –
La construction de la « pédagogie de l’alternance » au contact des sciences de l’éducation – 83 –
Le discours partagé de « revanche scolaire » ou de « seconde chance » – 89 –
II/ Lutte contre les difficultés scolaires et rapprochement avec les professeurs de lycée professionnel – 94 –
La MFR ou l’évitement de l’échec pour les enfants d’ouvriers et d’employés – 94 –
Se préparer aux concours d’enseignement ou « faire son deuil de l’Éducation nationale » – 97 –
Proposer aux jeunes « une école avec moins d’école » dans le cadre d’une relation de proximité – 105 –
Les difficultés dans la mise en œuvre de la « pédagogie de l’alternance » et l’abandon du métier – 113 –
Conclusion – 118 –
CHAPITRE 4 – LA DIVERSIFICATION DE L’OFFRE DE FORMATION : UNE FRAGMENTATION DU GROUPE PROFESSIONNEL ? – 121 –
Introduction – 121 –
I/ Segmentation de l’offre de formation – 124 –
Les stratégies de positionnement des MFR dans le marché de la formation – 124 –
Les conséquences des logiques de marché sur les fonctions exercées – 130 –
Le monitorat comme promotion ou reclassement des jeunes autochtones – 133 –
II/ La passion : reconstruction biographique et support d’apprentissage – 136 –
La passion ou l’ordonnancement des récits biographiques autour d’un fil directeur – 136 –
Les passions personnelles comme support d’apprentissage – 143 –
Conclusion – 150 –
CHAPITRE 5 – FÉMINISATION DU MONITORAT, MASCULINISATION DE LA DIRECTION – 153 –
Introduction – 153 –
I/ Féminisation et reconfiguration de l’ethos professionnel – 156 –
L’ouverture des formations en polyculture-élevage aux femmes – 156 –
L’entrée en MFR via l’animation sociale et socioculturelle – 162 –
II/ La fonction de la direction : des interprétations différenciées selon le genre – 171 –
Les directeurs ou l’adhésion à la figure du manager-gestionnaire – 171 –
Les directrices et la dimension relationnelle de la fonction – 174 –
Conclusion – 180 –
CONCLUSION GÉNÉRALE – 183 –
BIBLIOGRAPHIE – 191 –
Informations complémentaires

