ANR PLACO (Pratiques, Lieux et Acteurs de la Culture technique Ordinaire)

Responsabilités scientifiques :

Coordination scientifique principale, GRESCO, Université de Poitiers : Mathias Millet

Coordination scientifique secondaire, CITERES, Université de Tours : Frédéric Chateigner

Calendrier :

2025-2029

Financement accordé :

379 771 euros

Résumé du projet :

La culture technique ordinaire (CTO) reste largement ignorée par les sociologues et dans une moindre mesure les sciences sociales. Les pratiques consistant à fabriquer, réparer, entretenir, bricoler et décorer des objets au quotidien relèvent pourtant (à côté des usages spécialisés ou professionnels) d’un phénomène social omniprésent. Les ménages français y consacrent une part importante de leur temps et de leur budget : 13 minutes par jour [Emploi du temps, 2010], soit un record en Europe [INSEE, 50 ans de consommation des ménages, 2000] et 416 euros par an, soit 0,8% du budget annuel moyen [Budget des familles, 2017]. Des milliers de personnes occupent ainsi une part de leur temps, de leurs économies et de leurs loisirs à la réfection ou à l’amélioration de leur habitation, par nécessité ou plaisir. Les « tutos » en ligne pour apprendre à faire soi-même font florès.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ces pratiques ne sont pas l’apanage d’un groupe ou d’une classe, d’un statut, d’une profession ou seulement d’un des deux sexes : sur une semaine donnée, 49% des classes supérieures déclarent avoir bricolé ou jardiné, 45% du côté des ouvriers [Sessego, 2024]. De même, un sondage réalisé auprès de 1003 femmes âgées de 18 à 64 ans souligne la forte progression de la part féminine de ces activités dont le taux de pratique rejoint celui des hommes [Ifop, 2006]. Les vendeurs des rayons plomberie, peinture ou outillage sont désormais souvent aussi des vendeuses, sorties des seuls rayons de décoration.

Enfin, ces pratiques prennent place dans un secteur économique en plein développement, pesant plusieurs dizaines de milliards d’euros. Les grandes enseignes de bricolage disposent de magasins sur l’ensemble du territoire et sont des marques populaires. Elles multiplient les incitations (crédits à l’achat, publicités, tutoriels, etc.), les promotions, et les kits clés en main pensés « pour le plus grand nombre ». En 2006, le commerce de détail regroupait environ 7 500 sociétés, quincailleries et grandes surfaces de bricolage, et employait 89 000 salariés (en équivalent temps plein) pour un chiffre d’affaires de 17 milliards d’euros [Insée première, n°1386, 2012]. Selon la fédération professionnelle du secteur, ce chiffre s’élève désormais à 34 milliards (en 2021). Le constat vaut d’ailleurs pour les adultes comme pour les enfants : le marché du jouet est truffé d’outils pensés à hauteur d’enfant, et d’objets à monter, démonter ou remonter, et constitue un marché mondial.

Parallèlement, la maîtrise ordinaire des savoirs techniques s’est imposée comme un objet de débats mêlant enjeux sociaux, économiques, écologiques, féministes ou encore éthico-politiques. En attestent, par exemple, la perpétuelle « crise » des vocations d’ingénieurs, de techniciens ou d’artisans ; la promotion des savoir-faire techniques au nom d’impératifs consuméristes ou environnementaux (tiers-lieux, ressourceries, fablabs, repair cafés, low-tech, etc.) ; la revalorisation éthique de la « main » face aux effets de la division industrielle du travail [Sennett 2010] ; les luttes féministes pour le partage des tâches et l’appropriation des compétences techniques prétendument masculines [Tabet, 2018] ; la valorisation des reconversions dans des métiers « manuels » comme échappatoires aux désillusions professionnelles [Crawford 201 ; Dain 2025].

Pourtant, ces pratiques constituent un angle mort de la recherche que ce projet entend précisément combler. Celui-ci se donne ainsi pour objectif d’éclairer sociologiquement les contextes d’usage, les pratiques comme les partages sociaux de cette CTO en termes de classes, de genre, de générations, de lieu de vie.

La recherche abordera la CTO principalement sous l’angle du bricolage et de la décoration. Elle traitera cette culture comme l’a été abondamment la culture « tout court », et spécialement le goût artistique, alors qu’elle en est généralement exclue : à la fois comme un élément de différenciation sociale ; une compétence susceptible d’être acquise, renforcée, négligée ; et une cause à défendre qui est aussi un marché à promouvoir.

S’agissant des usages socialement différenciés de la CTO, tout d’abord. Selon le milieu social, le type de métier et d’habitat, l’âge ou le genre, les goûts et les compétences varient significativement, affectant à leur tour la nature, la fréquence, la complexité et la modalité des activités. La recherche déploiera ainsi l’hypothèse selon laquelle la capacité et l’appétence à fabriquer, entretenir, réparer ou décorer les objets qui nous entourent fonctionnent comme une modalité du capital culturel (certifiable et convertible, par exemple, sur le marché du travail).

Se pose en outre la question des conditions et des modalités de production de ces dispositions différenciées envers la CTO. Enfants comme adultes acquièrent leur part de CTO dans des cadres sociaux variés et différenciés. Ecole, loisirs organisés, jeux enfantins, savoirs de métier, sociabilités de voisinage, pratiques d’entraide intergénérationnelles, fréquentation de magasins spécialisés, etc., peuvent façonner, renforcer ou inhiber de telles inclinations. La recherche analysera donc comment se construisent des savoirs, se développent des compétences et se socialisent des inclinations à la CTO.

Enfin, celle-ci est également un objet de mobilisation. Qu’on pense par exemple à l’apparition d’un mouvement transnational pour le droit à la réparation, à la défense des savoirs artisanaux, aux démarches anti-gaspis et écologiques telles qu’elles sont mises en œuvre, par exemple, dans les ateliers de couture participatifs, aux initiatives de réemploi et de recyclage créatif comme avec les ateliers de upcycling, aux mouvements pour le « Do It Yourself » (DIY), aux tools librairies collectivisant l’usage d’outils pour le bricolage, etc. On se demandera ainsi comment la CTO devient objet de mobilisation voire de politisation, ici féministe, là écologiste, là encore alternatif.

Comme nous l’explicitons dans la partie 1.c., s’intéresser à ces différents aspects nous conduit à faire dialoguer plusieurs domaines de recherche, depuis la sociohistoire de l’action publique ou des techniques jusqu’à l’étude des goûts, des styles de vie ou de la socialisation. Cela nous amène également à croiser différentes méthodologies : questionnaires, entretiens, observations, travail sur archives. Cela nous invite enfin à penser une opérationnalisation empirique autour des principaux contextes sociaux qui encadrent, sollicitent, organisent les pratiques et les modalités de leur transmission. Hormis le cadre scolaire, déjà largement traité, trois terrains seront ainsi privilégiés et sont déclinés selon 3 axes empiriques dans la partie méthodologie de ce projet (section 1.c) : le cadre domestique ; celui de l’action publique ; et le cadre marchand et commercial.