Résumé :
Comment devient-on un professionnel de santé aujourd’hui ? En France, cette question a récemment été mise à l’agenda à la faveur des mobilisations d’internes de médecine générale lors des manifestations de janvier 2025 contre la réforme de la quatrième année (La réforme, introduite en 2023, prolonge le DES de médecine générale à quatre ans et prévoit une année de « docteur junior » principalement en stage ambulatoire, avec une mise en oeuvre annoncée pour novembre 2026.). De fait, ces dernières années, les réformes de la formation se sont multipliées à l’ensemble des niveaux du cursus, sur fond de pénurie croissante d’accès au soin (Cour des comptes, 2024) : transformation de l’accès aux études de santé avec le passage de la PACES aux parcours PASS et LAS et la fin des quotas nationaux ; refonte du deuxième cycle de médecine avec la mise en place d’un nouveau concours d’internat combinant épreuves dématérialisées et évaluations de compétences cliniques ; réorganisation du troisième cycle autour de phases formalisées et d’une mobilité professionnelle plus encadrée. Ces transformations touchent également les autres métiers de la santé, avec l’allongement des études de sage-femme à six ans avec la création d’un troisième cycle et reconnaissance du statut de docteur en maïeutique (2024) et la poursuite de l’universitarisation des formations paramédicales. Tout récemment, l’adoption de la « loi infirmière » (juin 2025) a redéfini les missions et compétences de la profession autour de la notion de « consultation infirmière », tout en élargissant parallèlement les modalités d’exercice des infirmiers en pratique avancée (IPA), un « nouveau métier » qui interrogeait déjà la division du travail médical (Giraud et Moraldo, 2025).
La formation des soignants constitue de longue date un objet d’analyse pour la sociologie des professions. Dès les années 1950, la sociologie états-unienne s’intéresse à l’entrée dans la profession médicale, en décrivant la formation comme un apprentissage des normes, valeurs et manières de voir propres à la culture médicale (Merton et al., 1957) ou comme une série d’ajustements pragmatiques orientés vers la réussite des études (Becker et al., 1961). En France, les travaux d’Isabelle Baszanger mettent en évidence la fabrication d’un univers conceptuel de compromis entre savoir médical et contraintes de la pratique quotidienne, en soulignant le rôle central de la formation clinique et de l’entrée dans l’exercice professionnel (Baszanger, 1981 ; 1983). Plus récemment, les travaux sur la formation infirmière mettent en lumière la tension entre une formation généraliste et la diversité des exercices professionnels auxquels elle prépare (Girard, 2018), ainsi que la façon dont la transmission des cultures scientifiques et techniques dans ce cursus féminisé produit des « infirmières scientifiques du care », contribuant à la fois à une forme spécifique de care et à la reproduction d’un « style de féminité » singulier (Lermusiaux, 2021).
À partir des années 1990, les travaux français sur la socialisation contribuent à déplacer l’analyse de la formation vers une attention plus fine aux dispositions acquises et à leurs conditions de production. En mettant l’accent sur les modalités concrètes du processus de socialisation (acteurs, produits, contextes) et de leur inscription dans des trajectoires biographiques, ces approches invitent à penser la formation non comme une simple transmission de savoirs ou de normes, mais comme un processus différencié de « re-construction » inscrit dans l’espace social (Darmon, 2016). Qu’il s’agisse d’enquêtes sur les footballeurs professionnels (Bertrand, 2016) ou sur les ouvriers en Amazonie (Buu-Sao, 2019), il s’agit ainsi de « mettre au jour les processus au cours desquels les individus sont formés et possiblement transformés, en identifiant tout à la fois les agents et cadres socialisateurs, ainsi que les pratiques socialisatrices et leurs effets » (Denave, 2010). Dans le domaine médical, l’analyse du premier cycle de formation des médecins met en évidence le rôle socialisateur des « matrices disciplinaires », qui agissent à la fois comme filtres socio-scolaires (produisant une certaine homogénéité des publics étudiants) et comme cadres socio-cognitifs structurant l’incorporation de dispositions intellectuelles et professionnelles spécifiques (Millet, 2003). Durant l’internat, l’étude de la socialisation chirurgicale éclaire quant à elle l’articulation entre dispositions primaires et secondaires, et montre que la transmission des dispositions professionnelles s’opère avec plus ou moins de facilité selon les propriétés sociales et le genre des apprentis (Zolesio, 2009 ; 2012).
Ces travaux soulignent en outre que la socialisation chirurgicale se joue largement « en poste », à travers un apprentissage par immersion souvent brutal, fait d’épreuves pratiques et de mises à l’épreuve répétées. Cette centralité de la socialisation en poste se retrouve également chez les faisant fonction d’aide-soignante (Arborio, 2023). Ce statut, particulièrement fréquent en gériatrie et en Ehpad, s’inscrit dans une forme paradoxale de socialisation professionnelle « en poste » qui combine exercice professionnel non certifié, même si potentiellement certifiant (Arborio, 2021), et apprentissage sous surveillance des pairs. Dans le champ des professions paramédicales et de rééducation, la sociologie de la socialisation a montré l’importance de la formation initiale et de la formation continue dans la diffusion de paradigmes d’interprétation de la réalité sociale, des schèmes de perception et d’action propres au métier (Bourguignon, 2023), mais aussi d’une certaine vision des divisions professionnelles — notamment face aux autres professionnels de santé et de l’éducation (Woollven, 2015).
L’objet de cette journée d’études est donc d’interroger la « fabrique » des soignants à partir du concept de socialisation professionnelle, compris comme l’ensemble des processus par lesquels s’acquièrent, durant la formation et par la pratique du soin, des dispositions qui orientent durablement les façons d’exercer et de se situer dans le champ de la santé. Il s’agit ainsi de s’intéresser à la fois à l’apprentissage du travail, tel qu’il est organisé par les dispositifs de formation et les curricula, et à l’apprentissage au travail, tel qu’il se construit dans l’exercice de l’activité médicale et l’acquisition de dispositions transférables au-delà des situations professionnelles. Ces questionnements s’inscrivent dans un contexte marqué par les transformations profondes de l’hôpital public français, où l’introduction de nouveaux instruments de gestion et la mise en oeuvre de la tarification à l’activité ont reconfiguré aussi bien les conditions d’exercice du travail hospitalier (Belorgey, 2010 ; Juven, Pierru, Vincent, 2019) que les modalités de transmission des savoirs professionnels. C’est parce que les conditions de travail et d’emploi constituent la toile de fond des apprentissages professionnels que l’on peut aussi mettre en évidence des socialisations « empêchées » par la dégradation des contextes d’exercice : restrictions budgétaires, intensification de la charge de travail, précarisation des emplois et rotation accrue du personnel fragilisent ainsi les possibilités mêmes de transmission (Divay, 2014).
Axes thématiques
Axe 1 : Dispositifs, agents et processus d’incorporation des dispositions professionnelles
Cet axe interroge les processus par lesquels s’acquièrent et s’incorporent les dispositions professionnelles durant la formation et l’entrée dans le métier. Il s’agit d’analyser comment différents registres de socialisation s’articulent : les savoirs biomédicaux formalisés transmis dans les enseignements théoriques, les gestes techniques appris en stage, de même que les savoir-faire pratiques et tacites acquis lors des pratiques du soin. Les communications pourront porter sur les dispositifs de socialisation (formats pédagogiques, organisation des stages, modalités d’évaluation), les agents socialisateurs (enseignants, tuteurs de stage, pairs, patients) et les contextes (amphithéâtres, services hospitaliers, cabinets libéraux) dans lesquels cette socialisation s’opère.
Axe 2 : Dispositions professionnelles et rapports sociaux
Le deuxième axe interroge l’inscription de ces socialisations dans les rapports sociaux. Il s’agit, d’un côté, de saisir comment les caractéristiques sociales des soignants produisent, des études jusqu’au quotidien du travail, des socialisations professionnelles différenciées ; de l’autre, d’analyser la socialisation professionnelle comme un moment où se transmettent des façons de percevoir, nommer et ajuster les prises en charge des patients selon leurs caractéristiques sociales.
Axe 3 : Quand le travail déborde : ce que le travail de la santé fait au hors-travail
Le troisième axe se penche sur les effets socialisateurs du travail hors du cadre professionnel. Être professionnel de santé, c’est aussi développer des rapports spécifiques au corps, au sport, au politique, dans lesquels les savoirs et savoir-faire acquis au travail sont transférés et transformés. On cherchera donc à comprendre ce que le travail de la santé fait au hors-travail et à saisir les modalités de transposition des dispositions professionnelles dans d’autres domaines de la vie sociale.
Modalités de soumission
Les propositions de communication concerneront l’ensemble des métiers de la santé, professions médicales comme paramédicales, et s’appuieront sur des enquêtes empiriques, qualitatives ou quantitatives.
Elles pourront relever de la sociologie ou, plus largement, des sciences sociales (science politique, anthropologie, histoire, etc.), et porter sur les dispositifs de formation, les apprentissages en situation de travail, les trajectoires professionnelles ou les effets du travail sur les dispositions des soignants.
Les propositions devront comprendre :
• Un titre
• Un résumé de 3 000 à 5 000 signes (espaces compris)
• Les coordonnées de l’auteur·e (nom, prénom, institution de rattachement, adresse électronique)
La journée d’études se déroulera sur une demi-journée le 1er juillet 2026, et sera organisée en sessions thématiques composées de présentations orales d’environ 20 minutes, suivies de discussions collectives.
Bibliographie
ARBORIO A.-M., 2021, « L’expérience comme ressource alternative pour des femmes des classes populaires ? Passer le diplôme d’État d’aide-soignante par VAE », Actes de la recherche en sciences sociales, 240, 5, p. 30-47. https://doi.org/10.3917/arss.240.0030
ARBORIO A.-M., 2023, « Faire fonction ou faire illusion ? Autour des postes d’aides-soignantes en EHPAD », Gérontologie et Société, 45, 172, p. 69-77. https://doi.org/10.3917/gs1.172.0069
BASZANGER I., 1981, « Socialisation professionnelle et contrôle social. Le cas des étudiants en médecine futurs généralistes », Revue française de sociologie, 22, 2, p. 223-245. https://doi.org/10.2307/3321002
BASZANGER I., 1983, « La construction d’un monde professionnel : entrées des jeunes praticiens dans la médecine générale », Sociologie du travail, 25, 3, p. 275-294. https://doi.org/10.3406/sotra.1983.1935
BECKER H.S., 1976, Boys in White: Student Culture in Medical School, Reprint édition, New Brunswick, N.J, Transaction Publishers, 470 p.
BELORGEY N., 2010, L’hôpital sous pression. Enquête sur le « nouveau management public », La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.belor.2010.01
BERTRAND J., 2009, « Entre “passion” et incertitude : la socialisation au métier de footballeur professionnel », Sociologie du travail, 51, Vol. 51-n° 3, p. 361-378. https://doi.org/10.4000/sdt.16786
BOURGUIGNON A., 2023, « Les orthophonistes face au cerveau des bègues, ou comment biologiser la parole », dans THIZY L., VINCENT J., SINEM G., NIHAN BALCI I. (dirs.), Biologisation(s) : Les usages sociaux de l’argument biologique en santé, Lyon, ENS Éditions (Sociétés, espaces, temps), p. 97-118. https://doi.org/10.4000/books.enseditions.45801
BUU-SAO D., 2019, « Devenir ouvriers en Amazonie. Entre travail industriel et vie de village », Terrains & travaux, 34, 1, p. 19-45. https://doi.org/10.3917/tt.034.0019
COUR DES COMPTES, 2024, « L’accès aux études de santé. Quatre ans après la réforme une simplification indispensable »
DARMON M., 2016, La socialisation, 3e éd, Paris, Armand Colin (128).
DENAVE S., 2010, « La socialisation professionnelle : de l’orientation dans un métier aux possibles bifurcations professionnelles », SES-ENS. Disponible en ligne : https://ses.ens-lyon.fr/articles/la-socialisation-professionnelle-de-lorientation-dans-un-metier-aux-possibles-bifurcations-professionnelles
DIVAY S., 2014, « Les dessous cachés de la transmission du métier de soignante », SociologieS. https://doi.org/10.4000/sociologies.4545
GIRARD L., 2018, Des femmes en blanc : La “ fabrication ” des infirmières, Thèse de doctorat, Université Bourgogne Franche-Comté.
GIRAUD F., MORALDO D., 2025, « Création d’un nouveau métier et recomposition de la division du travail. Les infirmières en pratique avancée à la recherche de leur place dans l’espace professionnel médical », Sociologie, 16, 3, p. 289-308.
JUVEN P.-A., PIERRU F., VINCENT F., 2019, La casse du siècle. À propos des réformes de l’hôpital public, Paris, Raisons d’agir éditions.
LERMUSIAUX A., 2021, La conquête des sciences et des techniques par les infirmières : une évolution qui ne révolutionne pas l’ordre du genre, Thèse de doctorat, Université de Nantes.
MERTON, R.K., READER, G.G., KENDALL, P. (dirs.), 1957, The Student-Physician: Introductory Studies in the Sociology of Medical Education, Cambridge, MA, Harvard University Press, 360 p.
MILLET M., 2003, Les étudiants et le travail universitaire, Lyon, Presses Univ. de Lyon, 253 p.
ZOLESIO E., 2009, « Des femmes dans un métier d’hommes : l’apprentissage de la chirurgie », Travail, genre et sociétés, 22, 2, p. 117-133. https://doi.org/10.3917/tgs.022.0117
ZOLESIO E., 2012, « La chirurgie et sa matrice de socialisation professionnelle », Sociologie, 3, 4, p. 377-394. https://doi.org/10.3917/socio.034.0377
Informations complémentaires
Calendrier
• Date limite de soumission : 10 avril
• Notification aux auteur·es : 30 avril
• Journée d’études : 1er juillet 2026 à l’Université de Poitiers
Contact
Les propositions sont à envoyer à : aurelien.eberhardt@univ-poitiers.fr et alice.javouhey@univ-poitiers en précisant « La fabrique des professionnels de santé » dans l’objet du mail.
Informations complémentaires
Voir le site ici
Programme à télécharger : La fabrique des professionnels de santé – programme corrigé

