FROMMBERGER Dietmar

(Université Otto von Guericke, Magdeburg)

Convergence ou divergence?
Analyse comparée des curriculums de l’enseignement professionnel de base dans neuf pays européens

Sous l’action conjuguée de la coopération européenne en matière de formation professionnelle, des métamorphoses du marché du travail, des nouvelles pratiques de gouvernance et des avancées des sciences de l’éducation, les pays de l’Union Européenne ont engagé de profondes réformes de leurs systèmes d’enseignement et de formation professionnels. Un instrument privilégié de ces réformes est le curriculum, compris ici comme le cadre normatif (au sens large) destiné à réguler les processus d’apprentissage. L’objet de cette présentation est de proposer un cadre d’analyse pour comparer les curriculums de différents pays afin de mieux comprendre leurs évolutions actuelles et de mieux saisir les mouvements de convergence/divergence à l’heure où les interactions entre les systèmes nationaux se font de plus en plus denses.

Cette présentation se fonde sur le résultat de recherches empiriques menées pour le compte du Cedefop dans le cadre d’une étude publiée en août 2010 . Ces recherches avaient porté sur neuf pays, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Irlande, la Pologne, l’Espagne, la Slovénie et la Roumanie, choisis pour représenter différentes traditions dans le domaine de l’enseignement et de la formation. Elles ont inclus des analyses de document et des entretiens avec des experts impliqués personnellement dans l’élaboration des curriculums au niveau national ou régional. En raison de la diversité au sein même des systèmes nationaux, la comparaison se limite à l’enseignement professionnel au niveau du second cycle du secondaire (CITE 3B). Une étude de cas a été réalisée dans chacun des pays (sauf la Roumanie) et a porté sur un curriculum particulier, associé à un diplôme dans le secteur de la logistique. Pour la France il s’agit par exemple du Bac Pro Logistique et pour l’Allemagne du diplôme délivré après un apprentissage dans le système dual.

Trois aspects du curriculum ont été retenus pour la comparaison :
– La structure du curriculum : logique de l’offre ou logique de la demande ?
– Le mode de régulation : pilotage par les inputs ou les résultats ?
– L’approche pédagogique : instruction classique ou approche par les compétences ?

Ces trois aspects ont été conceptualisés sous forme de dichotomies. Bien que des liens d’affinités évidents existent entre les pôles des trois axes ainsi conçus, les recherches empiriques démontrent que différents positionnements sont possibles, les pays inventant divers moyens pour résoudre les tensions générées par d’éventuelles contradictions.

La structure du curriculum : logique de l’offre ou logique de la demande ?

La structure du curriculum peut être déterminée soit par une logique de l’offre de formation, exprimée par l’institution, soit par une logique de la demande de formation, exprimée par les usagers (dans l’enseignement professionnel de base essentiellement les apprenants et leurs parents) . Dans le premier cas, le curriculum laisse peu de marge pour l’individualisation du parcours en termes de lieu et de durée d’apprentissage ou de contenus, alors qu’un curriculum déterminé par la demande est plus flexible et implique une plus grande diversité des offres. Alors que le curriculum allemand correspond plutôt au premier type, le curriculum analysé en Grande-Bretagne correspondrait davantage au second. Les analyses révèlent cependant une convergence vers le centre, avec l’introduction de différentes formes de modularisation dans les pays traditionnellement attachés à une logique d’offre, alors qu’on observe dans les pays anglo-saxons des efforts pour structurer davantage les curriculums de l’enseignement de base.

Le mode de régulation : pilotage par les moyens ou par les résultats ?

Une plus grande flexibilité du curriculum et une individualisation des parcours semble en principe devoir aller de pair avec une forme de régulation laissant plus d’autonomie aux établissements de formation, mettant l’accent sur le contrôle des résultats plutôt que des moyens. Cette approche de régulation par les « outcomes », par opposition à « l’input », peut se réclamer des nouvelles approches de management public, mais elle est également fortement liée à la mise en œuvre du Cadre Européen de Certifications et du système ECVET. Si cette approche semble se répandre dans un nombre croissant de pays, avec l’introduction des « learning outcomes » dans les curriculums, il est intéressant de noter que de nombreux pays ne renoncent pas pour autant à réglementer également les moyens à mettre en œuvre (inputs), tout au moins pour la ou les voies principales de formation des jeunes (par exemple voie scolaire en France, système dual en Allemagne). Une tension apparaît alors, qui peut être résolue par exemple par une interprétation moins stricte du pilotage par les résultats (tous les résultats ne sont pas systématiquement évalués) ou une flexibilisation limitée aux marges du système traditionnel, au « bénéfice » de ceux qui ne trouvent pas leur compte dans la voie classique de formation.

L’approche pédagogique : instruction classique ou approche par les compétences ?

Une analyse des curriculums intégrant également les directives d’application et les supports pédagogiques mis à disposition des enseignements et formateurs par les administrations révèlent un consensus dans tous les pays sur l’avantage d’une approche par les compétences, plus ou moins explicitée dans les documents officiels. Cette approche se caractérise par exemple par des méthodes d’apprentissage collaboratif et situé, par l’interdisciplinarité, par l’évaluation formative et une définition du concept de compétence influencée par les théories constructivistes. L’apprenant est mis au centre du dispositif de formation, là encore l’attention se tourne vers les résultats de son apprentissage. Dans quelle mesure cela se traduit-il dans la pratique ? C’est ce que d’autres recherches devront examiner.

En conclusion, il apparaît qu’un certain degré de convergence dans les réformes curriculaires en Europe existe en lien avec les notions de « résultats d’apprentissage » (learning outcomes) et de « compétence », avec une volonté commune de mieux répondre aux besoins et aux attentes particulières des apprenants. Les Etats partant chacun de positions très différences, ces principes et visions communs prennent cependant des formes très différentes dans les divers pays. Cécile Braslavsky appelait de ses vœux un curriculum « dense et souple », articulant une forte autonomie des acteurs locaux avec une conception large de la qualité, incluant les processus. On peut douter que les pays examinés ici aient déjà réalisé cette vision. Pour mieux en juger il serait cependant nécessaire d’examiner également les pratiques et d’interroger formateurs et apprenants sur leur compréhension et leurs usages du curriculum.

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