DIVERT Nicolas

(CRESPPA/GTM, Université de Paris X)

De la promotion à la relégation. Heurs et malheurs des CAP couture.

Sortie de l’univers domestique, la couture est une activité masculine dans les corporations, puis est présentée comme féminine avec son industrialisation au 19e siècle. La figure de la couturière, chargée d’assembler les étoffes coupées, apparaît alors et se confond avec l’image de la femme salariée [Zylberberg-Hocquard, 2002]. D’ailleurs, si les femmes acquièrent une visibilité sur le marché du travail par la couture, c’est par cette activité qu’elles accèdent également à l’éducation. Mais, loin de s’extraire des différences sexuées fortement présentes dans ce secteur d’activité, le système de formation qui se met en place à partir du début du 20e siècle est intimement lié à la représentation des différences socioprofessionnelles en termes de métiers dits masculins et métiers dits féminins.

Si les femmes ont toujours travaillé [Schweitzer, 2002], l’entrée des filles dans l’enseignement général a précédé l’établissement d’un enseignement technique qui leur était destiné. En effet, selon Antoine Léon [(1961) 1968, p. 19], l’enseignement technique fut créé par le sommet et les femmes en ont été écartées de fait. Néanmoins, la nécessité d’une formation technique pour les femmes émerge, portée par des initiatives privées d’une part et de quelques municipalités dont la ville de Paris d’autre part, mais l’offre de formation a concentré pendant de longues années les filles dans ce qui étaient appelés « les travaux d’aiguille ».

Avec la création du Certificat de capacité professionnelle (CCP) en 1911, puis du Certificat d’aptitude professionnelle (CAP) en 1919, la concentration des filles dans ces spécialités de la couture est confirmée. Aussi, les premiers CAP destinés aux femmes sont les CAP des métiers du vêtement. Ils connaissent un succès important car ils représentent l’une des seules opportunités offertes aux filles de suivre une formation. Le nombre d’écoles préparant ces CAP augmentent jusqu’à la Seconde Guerre mondiale alors même que l’emploi diminue et que les femmes investissent d’autres secteurs de l’économie. On voit alors apparaître les premières contradictions qui vont marquer durablement l’élaboration de l’offre de formation aux métiers ouvriers de la couture. Jusque dans les années 1960, deux mouvements opposés apparaissent. D’un côté, l’emploi, dans la couture, diminue, ce qu’il continue à faire depuis ; de l’autre, le nombre de jeunes qui en est diplômé s’accroît.

La mise en place des CAP a été un terrain de concurrence entre le segment industriel de la couture et l’artisanat aboutissant à l’existence de deux filières distinctes de formation et à son maintien, jusqu’à nos jours, au prétexte de deux traditions spécifiques.

Depuis les années 1960 cependant, des changements de grande ampleur caractérisés par la concentration, dans les pays à fort coût de main d’œuvre, sur des métiers qui se définissent autour de fonctions à forte valeur ajoutée et une destruction d’un grand nombre d’emplois ouvriers bouleversent l’offre de formation et modifient en profondeur l’image associée aux CAP de la couture. D’un diplôme de promotion sociale, les CAP de la couture sont désormais des diplômes de remédiation sociale, participant à la gestion des flux scolaires mais dont les diplômés, presque exclusivement des filles, sont disqualifiés sur le marché du travail comme l’atteste le fort taux de chômage qu’ils subissent [Divert, 2006].

L’objectif de cette communication issue de ma thèse de sociologie [Divert, 2010], est d’analyser la manière dont s’est produite, en matière de classement et de représentation, l‘inversion de la valeur associée aux CAP de couture. La démarche sociohistorique mobilisée, le recours aux archives, à des observations et des entretiens convergent pour souligner que la situation de relégation dans laquelle se trouvent actuellement les CAP de couture, ses élèves et ses enseignantes est le produit d’une histoire. Dans un temps plus éloigné, la couture a été l’un des principaux vecteurs d’accès au travail rémunéré et à l’éducation technique des femmes. Lors de son instauration à la fin du 19e siècle l’enseignement professionnel dans la couture a constitué une véritable innovation et les CAP dans ce domaine, mis en place dès les premières années de la création de ce diplôme, ont permis aux femmes d’intégrer cet ordre d’enseignement. D’ailleurs, c’est par la couture que les femmes ont accédé à des postes à responsabilité dans l’industrie de l’habillement alors prospère.

Il s’agira, dans un premier temps, d’identifier les acteurs qui ont contribué à la création des CAP dans le domaine de la couture, puis, dans un deuxième temps, j’appréhenderai la manière dont les tensions opposant l’industrie de l’habillement à l’artisanat a contribué à façonner l’offre de formation destinée aux tâches d’exécution et enfin, j’analyserai les effets de la division internationale du travail sur les CAP de la couture.

Vous trouverez ci-dessous le texte de la communication dans son intégralité :

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