Présentation

Ce colloque a pour ambition de mobiliser des points de vue divers, dans l’optique de favoriser la réflexion, qu’elle soit méthodologique ou épistémologique autour des interférences, passerelles ou hiatus caractérisant démarches scientifiques et approches plus sensibles mobilisant l’image. Les échanges attendus entre chercheurs de différentes origines disciplinaires (ethnologie, sociologie, anthropologie, ergonomie, psychologie, géographie, histoire, littérature, linguistique, études cinématographiques…) utilisant des images fixes ou animées, sous des formes et des intensités diverses, dans leur pratique de recherche, et professionnels de l’image fixe ou animée, sont donc multiples. Pour rendre plus riches et plus concrets les échanges, le colloque portera notamment sur trois grandes thématiques, investies tant par des chercheurs d’origines diverses que par des professionnels de l’image.


« Le travail, toujours central, toujours en crise, toujours contradictoire : entre souffrance et plaisir, soumission et libération, intégration et exclusion. Le travail souvent vécu comme contrainte. Temps, espaces et corps contraints. Et pourtant le travail change, se transforme en profondeur : il s’intellectualise, s’intensifie, se complexifie, se précarise, se dilue dans d’autres espaces temps comme ceux des loisirs, de la vie familiale, de la formation. Surtout, il tend à devenir moins visible, moins lisible, quittant la place publique pour des espaces privés au sein d’institutions de plus en plus soucieuses de leur image et cherchant à la contrôler étroitement. Il y a urgence à étudier et à montrer le travail, tel qu’il est et qu’il est en train de devenir, pour comprendre, analyser et orienter ces transformations. »[2]

Ce constat, au fondement du festival Filmer le travail et du colloque Images du travail, travail des images[3] organisé les 4, 5 et 6 novembre 2009 à l’université de Poitiers par le GRESCO, reste d’actualité. On peut d’ailleurs souligner la multiplication depuis 2008 des publications d’ouvrages et de numéros thématiques de revues[4] sur ce thème, mettant l’accent sur les représentations du travail et ses images. Parallèlement, le fort intérêt du cinéma documentaire comme de fiction (et, plus largement, des pratiques artistiques et culturelles comme le théâtre, la littérature ou la bande dessinée) pour la question du travail tend à se confirmer.

Objectifs

L’acuité du débat nous amène à proposer en février 2013, en liaison avec le festival Filmer le travail, un colloque international dans le prolongement de celui organisé en novembre 2009. L’objectif est d’échanger et de confronter les points de vue entre les chercheurs en sciences sociales spécialisés dans le travail et les professionnels de l’image fixe ou animée, engagés dans une démarche documentaire dans ce champ. Il s’agit de comparer les méthodes et les types de connaissances proposés par ces deux démarches, d’appréhender leurs points communs et leurs différences, de mesurer leurs apports et influences réciproques.

On utilisera ici la notion de « démarche visuelle documentée », qui recouvre ce qu’on qualifie couramment de « photographie sociale » ou de « documentaire de création », pour distinguer ces pratiques photographiques et cinématographiques du reportage journalistique. L’accent est mis sur le travail de terrain, la durée de l’investigation, le point de vue de l’auteur, ce qui rapproche ces démarches du travail de recherche de terrain. A noter que la notion utilisée dans le champ du documentaire de création de « subjectivité assumée », pour mettre l’accent sur la place et le point de vue de l’observateur, présente bien des points communs avec celle d’analyse réflexive utilisée en sciences sociales. Ce constat permet d’envisager des réflexions méthodologiques fructueuses concernant la comparaison des deux approches, documentaire et scientifique, et l’intérêt de mobiliser de tels matériaux dans la recherche en sciences sociales.

Ce colloque a pour ambition de mobiliser des points de vue divers, dans l’optique de favoriser la réflexion, qu’elle soit méthodologique ou épistémologique autour des interférences, passerelles ou hiatus caractérisant démarches scientifiques et approches plus sensibles mobilisant l’image. Les échanges attendus entre chercheurs de différentes origines disciplinaires (ethnologie, sociologie, anthropologie, ergonomie, psychologie, géographie, histoire, littérature, linguistique, études cinématographiques…) utilisant des images fixes ou animées, sous des formes et des intensités diverses, dans leur pratique de recherche, et professionnels de l’image fixe ou animée, sont donc multiples.

Thématiques

Pour rendre plus riches et plus concrets les échanges, le colloque portera notamment sur trois grandes thématiques, investies tant par des chercheurs d’origines diverses que par des professionnels de l’image. Il pourra également interroger la réception des images du travail par les travailleurs eux-mêmes, et explorer les formes de mise en débat expérimentés ou possibles de ces images dans l’espace public.

1. Concernant les maux ou les bonheurs du travail, les questions de la santé, du stress ou, pour utiliser une formulation proposée par les partenaires sociaux, des risques psycho-sociaux, ont été investies par la psychologie (Yves Clot, Christophe Dejours), la médecine (Marie-France Hirigoyen, Marie Pezé), mais aussi la sociologie (Pierre Veltz, Paul Bouffartigue), la philosophie (Dominique Méda, Emmanuel Renault, Yves Schwartz) ou le droit (Emmanuel Dockès, Alain Supiot). Par ailleurs, de nombreux documentaristes ont abordé le problème comme Jean-Michel Carré (J’ai très mal au travail), Marc Antoine Roudil et Sophie Bruneau (Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés) ou Jean Robert Viallet (La mise à mort du travail), qui d’ailleurs mobilisent très souvent les analyses et les témoignages des chercheurs.
Ces maux ne tiennent pas seulement à des formes d’intensification, ils sont aussi liés aux circonstances globales dans lesquelles les individus doivent accomplir leurs tâches, que celles-ci tiennent au rythme imposé par le convoyeur, au « challenge » toujours à relever dans les centres de télémarketing, au déficit de disputes professionnelles, aux défaillances du travail d’organisation, à la difficulté de construire une continuité de son activité ou au « sale boulot » au moment de « dégraisser » les effectifs.
La fiction ou le docu-fiction (Violence des échanges en milieu tempéré ou De bon matin par exemple) peuvent dans bien des cas relayer l’analyse des situations et donner à comprendre les processus décrits par le chercheur. Ils peuvent aider à éclairer ces phénomènes, ainsi que ceux, symétriques et encore peu documentés et étudiés, d’engagement et de satisfaction dans le travail (Christian Baudelot et Michel Gollac), « quand un travail par exemple est intéressant » (Paul Veyne). Plus globalement, la question est de savoir comment les travailleurs s’approprient malgré tout leur travail pour le mener à bien.
Au-delà d’une meilleure compréhension du travail, on pourra se demander de quelles façons ces mises en images des travailleurs peuvent contribuer à remettre le travail sur la place publique.

2. Les questions classiques de l’évolution de la classe ouvrière, de son organisation, de sa disparition, ou de son extension à travers l’ouvriérisation d’activités de bureau, ont été traitées de longue date, tant par des chercheurs (sociologues, historiens, économistes, géographes) que par des photographes (comme Gérald Bloncourt ou Franck Pourcel) et des cinéastes (que ce soit des documentaristes comme Patrick Jan ou des spécialistes du cinéma de fiction comme Robert Guédiguian). On peut dans ce champ repérer une tradition de collaboration et de dialogue (notamment entre Michel Pialoux et Christian Corouge) et la place de chercheurs/cinéastes comme Bernard Ganne, René Baratta, Joyce Sebag ou Jean-Pierre Durand.
Mais comment et pourquoi montrer le travail ouvrier à un moment où, selon certains, ce travail disparaîtrait, du moins dans sa forme industrielle classique, que le cinéma a tant privilégiée, pour la critiquer, depuis Chaplin ? A un moment où le travail ouvrier, avec la tertiarisation massive de l’économie et l’informatisation de l’industrie et des services, tend à s’éloigner de la figure mécaniste d’une dépense de force motrice (Thierry Pillon ou François Vatin), et au moment où une certaine sociologie du travail met l’accent sur le travail comme activité (Anni Borzeix ou Alexandra Bidet en particulier), comment montrer ce travail ? Comment le documenter lorsqu’il devient un travail de vigilance, d’astreinte, de lecture, de gestion d’aléas comme celui par exemple des opérateurs ou des agents de surveillance-contrôle de process (Patrick Levaray) ? Quel est ici l’héritage de la tradition ergonomique ? L’image animée ou fixe peut-elle alors contribuer à la démarche du chercheur ? Ce dernier peut-il étayer le point de vue du documentariste ?
Les difficultés rencontrées et les pistes explorées ne peuvent-elles pas aider aussi à éclairer le travail d’autres catégories, employés, cadres, managers, professions intellectuelles supérieures (Jean-Marc Weller), en dehors des moments les plus facilement saisissables, où il consiste en interactions interpersonnelles, et peut s’observer dans un lieu unique et circonscrit ?

3. Enfin, la problématique du travail des artistes sera privilégiée car elle permet d’aborder des questions centrales comme celles des activités de création ou encore du travail comme vocation. Elle pourrait offrir l’occasion de croiser les points de vue de deux grandes figures des sciences sociales et du cinéma documentaire que sont Howard Becker et Frederik Wiseman. Cette thématique transversale est au cœur de la réflexion originelle du colloque et du festival dans lequel il s’inscrit. Positionnés de manière opposée dans l’axe des représentations – « imagination » et « rigueur » figurant aux deux pôles – sciences sociales et arts se croisent pourtant, et les recherches sur ces points d’intersection se sont multipliées ces dernières années. La sociologie n’a plus le monopole de la mise en évidence des mécanismes de fonctionnement de la société.[5]
Si les publications sont nombreuses sur la thématique des relations entre récit littéraire et représentations scientifiques du monde social, la question des liens entre représentations photographiques, cinématographiques, sociologiques de la réalité sociale est moins abordée. Certains points d’intersection entre arts visuels et sciences sociales méritent d’être travaillés ici, à travers la thématique du travail artistique, et en particulier l’étude des différentes tâches composant le travail de représentation de la réalité sociale, tâches communes aux sociologues, aux spécialistes du travail, aux cinéastes et aux photographes le prenant pour objet. Mais la problématique ne saurait s’arrêter à la constatation de ces liens, et devra interroger les socialisations, interactions, pratiques permettant leur compréhension.

Notes

[1] Avec le soutien de la Maison des Sciences de l’Homme et de la Société et plusieurs laboratoires de l’université de Poitiers : Migrinter, Forell

[2] Texte de présentation du colloque Images du travail, travail des images in Actes des résumés, université de Poitiers, 3, 4, 5 novembre 2009, p.11

[3] Ce colloque a fait l’objet d’une publication récente : Géhin J.P., Stevens H. (dir.), 2012, Images du travail, travail des images, Rennes, PUR, 331p.

[4] Sans souci d’exhaustivité et en se limitant aux publications les plus récentes, on peut citer les numéros thématiques de revues scientifiques aussi différentes que Images documentaires (La question du travail, juin 2011), Revue de synthèse (Caméras, terrain et sciences sociales, septembre 2011), Esprit (Exister au travail, octobre 2011), Communications (Travailler, novembre 2011), Ethnographique.org (Présences au travail : visibilités et invisibilités, décembre 2011).

[5] Becker, 2009, Comment parler de la société. Artistes, écrivains, chercheurs et représentations sociales, Paris, La découverte

  • Comité d’organisation :

Émilie Aunis

Henri Eckert

Laurence Ellena

Jean Paul Géhin

Maxence Lamoureux

Frédéric Neyrat

  • Comité scientifique :

Les membres du comité d’organisation

Matéo Alaluf, sociologue du travail, Bruxelles

René Baratta, documentariste, ergonome

Howard Becker, sociologue, Photographe, Chicago

William Berthomière, géographe des migrations, CNRS

Alexandra Bidet, sociologue, CNRS

Stéphane Bikialo, littérature, Université de Poitiers

Annie Borzeix, sociologue, CNRS

Jean-Michel Carré, documentariste

Frédéric Chauvaud, historien, Université de Poitiers

Yves Clot, psychologue, CNAM

Jean-Pierre Durand, sociologue, Université d’Évry

Daniel Friedmann, sociologue, réalisateur, CNRS

Bernard Ganne, sociologue, réalisateur, CNRS

Armelle Giglio-Jacquemot, ethnologue, réalisatrice, Université de Lille

Françoise Laot, sciences de l’éducation, Université de Paris Descartes

Jean-Marc Léveratto, sociologue du cinéma, Université de Lorraine

Céline Loiseau, productrice de documentaires

Sylvain Maresca, sociologue, photographe, Université de Nantes

Xabi Molia, cinéaste, écrivain, enseignant

Gérard Mordillat, écrivain, cinéaste

Mariana Otéro, réalisatrice, enseignante

Christian Papinot, sociologue, photographe, Université de Brest

Marc-Henri Piault, anthropologue, président du festival Jean Rouch

Joyce Sébag, sociologue, réalisatrice, Université d’Évry

Hélène Stevens, sociologue, Université de Poitiers

Marcelle Stroobants, sociologue, Bruxelles

Réjane Vallée, sociologue, Université d’Évry

  • Colloque international organisé par le GRESCO, MSHS, Université de Poitiers, 11, 12, 13 février 2013

  • Contacts :

8, rue René Descartes – 86022 Poitiers Cedex
MSHS, bât A5 – 5 rue Théodore Lefebvre – 86000 Poitiers
http://gresco.labo.univ-poitiers.fr / courriel : gresco@univ-poitiers.fr

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